EXTRAITS

Préface

par Georges Kamanayo Gengoux (cinéaste)

« Chère Eugénie,
J’ai lu ton livre d’une traite comme tu me l’avais prédit. Ton histoire est forte, fascinante, mais malheureusement aussi, remplie de tristesse. Tu t’es retournée contre ton adoption forcée, contre ton adolescence dans un pays étranger, la France. Je te comprends parfaitement car moi aussi j’ai vécu à peu près la même histoire que toi. C’est ainsi que nos histoires de vie se ressemblent, mais bien-sûr avec une grande différence dans nos âges et nos lieux : toi en France et au Rwanda, moi en Belgique et au Rwanda, et avec un décalage de plus de 40 ans. Comme moi, tu n’as pas accepté que des religieuses ou leurs sympathisants décident de t’enlever de ta terre natale, et par conséquent de ta chère maman rwandaise, pour t’enfermer chez une maman étrangère, quelque part en Europe, sans ton consentement. Je suis convaincu que ce n’est pas ce que ta jeune maman aurait profondément voulu non plus si elle avait eu tous les choix possibles.[…] »


Extrait 1 : Bonjour, je m’appelle…

[…] « Même cette phrase basique est difficile à compléter pour moi.

J’ai un nom de famille et trois prénoms actuellement. J’utilise deux de ces trois prénoms. Le premier « Aude » car c’est le premier sur mon état civil et que je suis obligée de l’utiliser. Par exemple, mes diplômes, ma carte bleue… sont à ce prénom uniquement. Les deux autres n’y sont pas inscrits. Le deuxième est une fantaisie inutile, qu’il ne vaut pas la peine de développer maintenant. J’utilise aussi le troisième « Eugénie » car c’est en fait le premier qui m’a été donné dans l’ordre chronologique de ma vie, et puis surtout, c’est mon préféré.

Je suis née en 1982 au Rwanda. J’ai grandi jusqu’à cinq ans et demi là-bas avec ma mère Eunice, une jeune rwandaise éduquée qui parlait bien français en plus de sa langue le kinyarwanda, qu’elle m’a transmise, c’est ma langue maternelle. Mais ma mère « n’avait pas les moyens de me garder »[1]. Je me souviens du jour où elle m’a laissée comme suit : dans une salle, une table posée au milieu, je suis assise sur une des quelques chaises constituant les seules fournitures de la salle. Je dessine parce qu’une des religieuses me l’a demandé, pendant que ma mère sort avec elle. Je relève la tête après quelques instants. Combien de temps ? Je ne sais pas. Peut être quelques minutes, quelques heures ? Je n’arrive pas à me rappeler. Je relève la tête et regarde autour de moi. Une religieuse est maintenant dans la salle. Je demande : « Où est ma mère » ? Elle me dit qu’elle est partie… » […]

[1] Expression utilisée par mon entourage pour expliquer la raison qui l’a amenée à me confier à un orphelinat


Extrait 2 : adopter l’amour

[…] «Une deuxième fois dans ma vie, je vivais quelque chose que je ne comprenais pas. Je partis d’un lieu à l’autre dans un état semi-conscient. Depuis, j’ai rencontré de nouvelles personnes qui me montrent un certain amour, qui me témoignent de leur plaisir de partager des moments de leur vie avec moi. Mais depuis ces traumatismes, qui eurent lieu la même année quand je n’avais même pas six ans, j’ai été blessée. L’amour a perdu son sens.

Tout au long de ces années, j’ai évolué dans ce monde en pensant, ou en me forçant à penser que l’amour n’existait pas. Pour moi, c’est une émotion inventée et utilisée pour justifier beaucoup de choses. On nous fait comprendre dès le plus jeune âge qu’il faut la ressentir, la connaître, en parler. Cette idée, que l’amour n’existait pas en réalité, s’est renforcée et confirmée […] »


Extrait 3 : le métissage

[…] « Je sentais alors que j’avais fait un énorme bond en avant. Je sentais aussi que ma quête n’était pas finie.

En creusant, j’ai listé les nombreuses appellations utilisées pour désigner les enfants nés d’unions intercontinentales et interculturelles. La plus communément utilisée de nos jours, et ayant actuellement une connotation plutôt positive, est « métis ». Le dictionnaire Larousse donne cette définition : « qui est issu de l’union de deux personnes d’origine ethnique différente. » Le Robert indique : « dont les parents sont de couleur de peau différente».

J’ai trouvé deux origines à ce mot.

La plus ancienne référence est grecque. Il s’agit, dans la mythologie, de la fille de Tethys (elle-même fille d’Ouranos -le ciel- et de Gaia -la Terre-) et d’Océan. Dotée de l’intelligence, du savoir, et d’un don de métamorphose, Métis échappa à plusieurs reprises aux convoitises de Zeus. Un jour, il réussit et la rendit enceinte. Un oracle prédit que l’enfant serait une fille, mais que si Métis enfantait de nouveau, ce serait un garçon qui prendrait le pouvoir au détriment de Zeus. Alors, il avala Métis. Enceinte d’Athena, cette dernière jaillit plus tard de la tête de Zeus, parée de ses armes et portant en elle la sagesse de sa mère.

La deuxième référence, plus récente, vient du latin « mixtus » qui signifie mélange.

Au Canada, au 19ème siècle, David Riel est né d’une mère francophone canadienne et d’un père métis amérindien et euro-canadien. Défenseur des droits de la communauté métisse, notamment de l’Ouest Canadien, David Riel a mené une révolte contre le gouvernement canadien central conservateur. Personnage controversé, considéré par certains comme un traitre, il fut exécuté. Ses actions influencèrent fortement l’idéologie des nations colonisatrices. En effet, les métis portant en eux les « deux races », ils étaient soupçonnés d’être enclins à mener des révoltes. Ils représentaient donc désormais un danger pour le pouvoir, en plus de la menace qu’ils représentaient pour le « prestige racial ».

En continuant mes recherches sur l’adoption et le métissage, notamment dans la région des Grands Lacs, j’ai découvert l’histoire du sort des métis Belgo-Congolais ou Rwandais ou Burundais.» […]




MES CONSEILS LECTURE

Que ce soit des connaissances, des questionnements, du divertissement, des idées, de la force, … ces ouvrages m’ont apporté quelque chose de très positif ! Alors je vous les partage…

  • Bibliographie entière de Maya Angelou
  • « Adopté dans le vide » et « La face cachée de l’adoption » de Christian Demortie
  • « Black Like Me » (traduit « Dans la peau d’un Noir ») de John Howard Griffin
  • « Des souris et des hommes » de John Steinbeck
  • « La case de l’Oncle Tom » de Harriet Beecher Stowe
  • « La Prophétie des Andes » de James Redfield
  • « Le mec d’la tombe d’à côté » de Katarina Mazetti
  • « Les fourmis » (trilogie) de Bernard Weber
  • « Les identités meurtrières » de Amin Maalouf
  • « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » de Harper Lee
  • « Petit Pays »de Gaël Faye
  • « Pourquoi j’ai mangé mon père » de Roy Lewis
  • « Tous tes enfants dispersés » de Beata Umubyeyi Mairesse
  • « Salina » de Laurent Gaudé